par Claudio
L'écrivain doit servir l'écriture et ne pas s'en servir. Je paraphrase ici le pianiste Dinu Lipatti, un artiste dont la probité et le scrupule profond témoignent, encore aujourd'hui, de son génie universel. Le premier roman de Mylène Durand, L'immense abandon des plages, relate l'histoire d'un deuil; une douleur exprimée en filigrane, trouvant le ton juste grâce à sa substance poétique. Elisabeth, étudiante à Montréal, et Claire, vendeuse dans une boutique aux Iles-de-la-Madeleine, partagent, en sœurs complices, leurs états d'âme ainsi que les soubresauts de leur quotidien. Rythmé avec soin, cet échange prend forme grâce aux lettres que la seconde envoie à la première, tandis que cette dernière choisit plutôt de s'épancher dans ce qu'on croit être un journal intime (ce qui n'est pas précisé dans le texte). Cet échange singulier garde non seulement vivante la mémoire de la mère, décédée tragiquement dans ces « îles meurtrières », mais permet aussi le partage de détails plus intimes entre les deux sœurs, notamment la consolation procurée par leur vie amoureuse. Cela conduit à l'apparition d'autres personnages – notamment le père et le frère des frangines – dont l'écho silencieux montre un autre reflet des ravages causés par la disparition de la mère. Au fil des pages, les deux sœurs se confieront dans une liberté totale de forme et d'esprit, s'accordant tacitement sur la nécessité intrinsèque d'écrire ainsi que le désir de se raconter. La date de ces lettres montre que le temps, guérisseur endurci, joue un rôle substantiel dans le roman.
Une ferveur poétique inébranlable traverse ce premier roman. Nelligan, Anne Hébert et Marie Uguay (dont le titre du roman est emprunté à un de ses vers) assument leur rôle d'inspirateurs et rendent presque palpable l'admiration que porte l'auteure à ces poètes. En contrepoint à la voix des deux sœurs, une autre, s'exprimant presque toujours à l'indicatif présent et montrée en italique, vient s'y greffer, servant en quelque sorte d'interlude à l'échange épistolaire.
L'immense abandon des plages trace en quelque sorte le parcours étrange et mystérieux d'un deuil et de la volonté de s'en affranchir. Sur le ton digne d'une reposante journée de pluie, les phrases de ce court roman nous plongent sous la glissière d'un univers difficile, mais où l'on peut encore respirer selon son rythme, car une patience rassurante y règne de même qu'une volonté plus grande que soi. Cela dit, ce roman sait, dans une écriture sûre et affirmée, conduire le lecteur vers l'avant, ce qui n'empêche pas de se poser la question si le prochain livre de l'auteur ne sera pas un recueil poétique plutôt qu'un ouvrage de fiction. Quoi qu'il en soit, Mylène Durand a su ici, tout comme Dinu Lipatti, servir son art plutôt que s'en servir, ce qui signifie que nous la lirons et la relirons avec un plaisir assumé.
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