On dit tomber dans la gueule du loup mais, ici, Loulou s’y projette. Après un voyage en avion la menant à Bruxelles, après quelques mois d’échanges épistolaires enflammés via l’internet et des coups de fils enthousiastes, le jour est venu de confronter le virtuel au réel. Le choc est grand pour la Québécoise. Elle le savait plus âgé de 30 ans mais jamais elle n’aurait pu imaginer que l’attirance éprouvée par l’écrit s’évanouirait dès le premier regard à l’aéroport. Comme il a défrayé le prix du billet mais surtout parce qu’elle se sent honteuse de le rejeter pour une question d’apparence, elle partagera son deux et demi, ainsi que son existence pendant deux semaines.
Ce roman est le récit de ces deux longues semaines. Nous entrons dans ce huis-clos étouffant, l’intérêt y est et cela même si s’insinuent des doutes face aux prétextes évoqués pour que Loulou reste, malgré son intense malaise. Parce que l’auteure sait y faire, cerne bien ce qui fait une relation tordue, on accepte de jouer le jeu. On suit les manèges malins de cette communication malsaine où la femme infiniment troublée se sent coupable de ne pas être à la hauteur des mots d’amour qu’elle a écrit à cet homme. Elle réalise qu’elle a fait l’amour virtuel à un inconnu et bien pire à un homme vieilli et malade. Celui-ci avait une leucémie qui se serait guérie depuis leur échange enflammé. Elle en a donc lourd sur les épaules ; elle incarne sa guérison ! Elle est atterrée de réaliser que le physique est plus fort que l’esprit, qu’on peut éprouver l’exultation et l’exaltation via les mots mais qu’une fois devant celui qui les a portés, tout peut s’éclipser par désenchantement devant un physique ingrat. Elle se sent coupable et qui se sent coupable ouvre toute grande la porte à la manipulation. Et l'homme qui voue une admiration sans borne à la beauté sauvage des loups maniera cette culpabilité avec l’habileté du boucher qui dépèce.
Une certaine ambiguïté a alimenté mon questionnement ne serait-ce que pour la dédicace se lisant ainsi : « À cet homme-loup, dont le hurlement de tristesse retentit encore dans ma mémoire ». J’avoue que la question m’a poursuivie ; est-ce qu’une part de cette histoire serait arrivée à l’auteure ? Je sais, on ne devrait pas se poser cette question puisque peu importe la réponse. Cela a été plus fort que moi, à cause principalement du regard désapprobateur posé sur le personnage féminin, accentué en lisant le quatrième de couverture : Et si la Belle s’avérerait plus monstrueuse que la Bête ?
Est-ce que l’auteure veut nous laisser croire que cette femme est monstrueusement fautive ? Que le personnage Loulou se sente coupable jusqu’à étouffer de honte, c’est fictivement et dramatiquement captivant, mais l’ambiguïté viendrait que l’auteur semble, je dis bien semble, être d’accord avec son personnage ! Autre point, l’auteure ne nous invite jamais dans les pensées de l’homme Loup, tout porte donc à croire que ce fieffé manipulateur est LA victime. Tout ça pour dire, et peut-être d’une manière trouble je le concède, que ce roman a exigé de moi de me positionner fermement : cette femme, personnage ou réalité, n’a commis aucune faute et n’a pas à se sentir coupable. Voilà, c’est dit !
Le style maintenant. Parfois légèrement ampoulé, surtout au début, mais en général les phrases respirent bien, se rythment, portées par un souffle constant et assuré. Le résultat d’ensemble est assez fort pour maintenir l’intérêt. Petit détail agaçant, je n'ai jamais lu autant de fois le mot "naïve" en 164 pages.
J’ai relevé cette affirmation clé du quatrième de couverture : « La gueule du Loup bouscule tous les mythes amoureux, surtout ceux qui font de l’amour un sentiment pur ». Personnellement, j’ajouterais, si on me le permettrait (!) ... Comme l’amour ne naît pas nettement sur le net, s’il y a un mythe à bousculer c’est que l’amour virtuel est pur, parce que venant de l’esprit, et que le réel l’est moins, parce que composant avec le physique.
La gueule du Loup de Nadia Gosselin a été sélectionné, en 2004, par l'Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) dans le cadre de son programme annuel de parrainage.
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