Quand on doit parler d’un roman qui touche l’immensité de la nature, la noblesse du sentiment humain, servi par un style d’une aussi rare élégance, on se sent petit. Comme ces explorateurs auraient dû se sentir s’ils avaient su combien les fers de la glace sont impitoyables pour l’homme qui se hausse de sa science.
Toutes voiles d’égos déployés, ils quittent la terre ferme sans savoir s’ils la reverront un jour. Ni femme, ni enfants. La cale gonflée à bloc de victuailles, le pont débordant d’un équipage humain, ils seront les premiers, les plus forts, les découvreurs du Passage Nord-Ouest.
Deux navires, l’Erebus et le Terror, deux commandants, le fier et orgueilleux, John Franklin, le franc et humble Francis Crozier : « Les montagnes de glace aux reflets d’un bleu, vert, turquoise minéral, s’élèvent dans le ciel comme des cathédrales de neige. Ces masses auprès desquelles nos navires semblent lilliputiens ont au soleil un éclat presque surnaturel ; on les dirait sorties d’une peinture représentant la surface d’une planète inconnue, ou du rêve d’un fou »
C’est à cette voix de Crozier que je me suis attachée comme à une amarre pour ne pas sombrer entre les géantes de neige. Dans son journal de bord impeccablement tenu, il ne nous fait pas seulement découvrir la splendeur de l’Arctique, il ouvre ses pages sur le doute pour les moyens employés, les décisions prises, autant d’aberrations dont la plus frappante est certes de refuser la sagesse des Esquimaux qui, de par leur manière conciliante, ont réussi à dompter les dures lois de la froidure. Une histoire de sauvetage dans l’histoire nous est racontée qui aurait dû être vue comme un dessein clairement dessiné par le Destin.
Toujours sous la plume alerte de ce Crozier, attendrissant de vulnérabilité, on découvre la douce tyrannie de son amour pour Sophia :
« Je ne pars plus vers quelque chose comme je l’ai tant de fois, le cœur battant, l’esprit enflammé à la pensée de découvrir une partie de notre monde que personne jusque-là n’avait aperçue : je quitte quelque chose, je laisse derrière moi Sophia, dont j’aurais voulu qu’elle soit ma femme, ma maison et mon pays, et dont je sais qu’elle ne sera jamais à moi comme elle refusera toujours que je sois à elle ».
Qui est Sophia ? Il faut traverser les mers glacières pour la retrouver sur son continent, elle et sa tante Jane, épouse du héros de l’Arctique, John Franklin, commandant en chef de l’expédition. L’étrangeté et le charme de ce roman est de se promener d’un contraste à l’autre, du monde des hommes à celui des femmes. D’un côté, les hommes, et leur pseudo esprit scientifique, de l’autre, les femmes et leur fluidité intuitive. D’un côté, l’essentiel de la vie, de l’autre, la superficialité. L’attente, l’immobilité, le silence, de l’autre, le bruit, l’action, le caquètement des mots. La nuit, le jour.
Ce que j’ai tant aimé de ce roman est de découvrir l’eau vive des vérités vivant sous la glace et qui ne sont pas toujours celles que l’on croit être en surface. C’est un débusquage continuel de vérités trop ignorés de l’homme qui se prétend grand devant les lois de la nature, qu’il en devient sourd. Sourd à tous les messages que la Vie essaie de lui transmettre.
Jane sera l’active amazone qui a en elle tout, plus que son célèbre mari, pour mener à bien une expédition. Elle en mènera d’ailleurs une, courageusement et diplomatiquement, avec les moyens qu’offre la haute bourgeoisie. Sophia, en femme belle, est la réaction vive à la vie, fragile de passivité. C’est par elle que tout le romantisme de l’histoire entre. Le mot « romantisme » s’est imposé à moi dans le courant de ma lecture et pas seulement celui que l’on voit dans les yeux langoureux des amoureux mais surtout par le ton de Dominique Fortier. Cette escapade périlleuse entre les serres glaciaires est devenue hautement romanesque à mes yeux que j’en ai même momentanément perdu la raison. C’est ainsi que je me suis fait attraper par la fin, choquée même. Revenue brutalement à toute la dureté que peut contenir la beauté.
Ce roman contient tant qu’il est presqu’impossible à cerner dans la concision, il a volontairement été ancré dans une réalité documentaire par l’exposition d’illustrations d’instrument magnétique, en passant par une pièce de théâtre, un poème, un menu, une recette. J’avais entendu parler de cette diversité qui le caractérisait et je m’étais tôt fait la peur de la cassure du morcellement. Et puis, je vous l’annonce, non pas du tout.
Ce roman, plus qu’un roman pour moi, est une réflexion romanesque et en tant que telle me porte un terrible coup au cœur. Je n’en reviendrais pas.


Wow, quel souffle dans ce commentaire. Il me touche beaucoup! En lui-même il est un hommage à la littérature.
Rédigé par: Catherine | 15 décembre 2008 à 15:26
En parlant d'être touchée, je le suis, par ton élogieux commentaire !
Rédigé par: Venise | 15 décembre 2008 à 15:35
C'est tellement ce que j'aurais voulu ressentir à la lecture de ces pages et que c'est exprimé avec éloquence. Encore une fois, la preuve que toute appréciation d'une œuvre artistique est question de perception.
Rédigé par: Lucie | 15 décembre 2008 à 19:11
Bonjour
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Bonne continuation
Rédigé par: France Blogs | 16 décembre 2008 à 05:34