par Lucie
Chaud après-midi de septembre,
Plateau Mont-Royal. Le petit resto où Neil Smith a ses habitudes bruisse d’une
animation bon enfant. Il avance calmement vers le lieu, tenue décontractée
plutôt sage, lunettes soleil plus vibrantes, une copie américaine de son
recueil Bang Crunch (Big Bang) sous
le bras. Nous sommes à peine installés que, heureux hasard, Brigitte Bouchard,
directrice de la maison d’édition Les Allusifs (qui publiait la traduction du
recueil de nouvelles de Neil Smith en octobre dernier) s’installe à une table
voisine avec trois membres de son équipe. Avant, elle a pris quelques instants
pour évoquer avec un plaisir sincère son poulain, insistant qu’elle attend son
roman avec impatience.
Le regard de Neil Smith franc,
volontiers juvénile, laisse croire que l’auteur a tout au plus la fin de la
vingtaine. En réalité, il en cache quinze de plus. La voix est douce, posée. Soft-spoken, dirait-on dans sa langue
maternelle. Il parle un français impeccable, à peine mâtiné d’un accent qu’on
ne peut identifier immédiatement. S’adapter aux accents est devenu seconde
nature, l’auteur ayant dû y faire face dès son plus jeune âge. Après avoir
quitté Montréal à l’âge de deux ans, il découvre de nouvelles villes
américaines au gré des pérégrinations de la famille : autant de lieux qui,
à peine apprivoisés, font place au suivant et aux particularités linguistiques
de l’endroit. Alors que la plupart des adolescents américains s’approprient
l’espagnol en langue seconde, il s’attaque et s’attache au français. À l’âge de
dix-neuf ans, il décide de retrouver son pays natal et amorce des études en
traduction à l’Université Laval. « J’ai trouvé que ce serait une bonne façon
d’apprendre la langue », laisse-t-il tomber avec naturel. Après son diplôme, il
s’installe à Montréal et y pratique depuis le métier de traducteur, à la pige,
pour des clients tels que Radio-Canada (notamment pour des documentaires) et
les éditions
La Courte Échelle.
Il est venu à l’écriture de fiction
un peu par hasard. Cherchant à occuper quelques soirées, il hésite :
natation, artisanat, yoga? Il décide plutôt de s’inscrire à un atelier de
création littéraire donné par Connie Barnes Rose qu’il remercie aujourd’hui d’avoir
suffisamment cru à ses histoires pour l’inciter à les envoyer à des revues et à
des jurys de prix littéraires. Lauréat du premier prix au Eden Mills Writers’
Festival et d’une mention honorable aux National Magazine Awards, il a été
trois fois finaliste au Journey Prize, l’un des prix littéraires les plus
convoités du Canada anglophone, pour Green
Fluorescent Protein (Protéine vert fluo), Isolettes (Incubateurs) et Scrapbook (Album). « Au début, j’avais
un ami qui me lisait, qui aimait ce que j’écrivais mais je ne pensais pas à des
lecteurs potentiels, mentionne-t-il, l’air de ne toujours pas y croire. Si je
n’avais pas reçu de prix, je n’aurais probablement pas continué à écrire,
j’aurais peut-être fait autre chose. Honnêtement, je ne pensais jamais être
publié. »
Sept nouvelles paraissent dans des magazines avant qu’il ne considère d’établir un recueil. Sans trop savoir dans quoi il se lance, il prend un agent – Dean Cook, recommandé par un ami – et s’amorce un très court dialogue entre lui et les éditeurs. Trois lui font presque aussitôt des propositions, dont une multinationale. Knopf Canada finit par obtenir les droits et décide de présenter son recueil dans « The New Face of Fiction », la collection qui a lancé la carrière d’auteurs tels Ann Marie MacDonald, Yann Martel, Mary Lawson et Ami McKay. (La traduction de Nikolski de Nicolas Dickner est l’un des deux ouvrages retenus cette année.) Vintage (aux États-Unis) et Weidenfeld & Nicolson (Royaume-Uni) se sont ensuite partagés les droits pour l’étranger, chose extrêmement rare pour un recueil de nouvelles, genre dans lequel il reste difficile de percer. Heydey Films, producteur de la célèbre série des Harry Potter, s’est même montré intéressé par les droits cinématographiques. De quoi donner l’impression par moments d’être devenu le héros d’Alice aux pays des merveilles ou du Magicien d’Oz, deux livres qui le faisaient rêver quand il était enfant. « Dans mon roman [titre provisoire : Heaven Is a Place Where Nothing Ever Happens] comme dans mes nouvelles, j’ai essayé de recréer un peu le même genre d’univers. Mon roman parle de paradis mais il reste très ancré dans la réalité : il y a un système de métro, des HLM. Il n’y a pas vraiment de dieu qui surveille mais des gens ordinaires qui vivent des vies normales, avec un peu de magie. »

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