Après la lecture de Compter jusqu'à cent et surtout après la lecture de la postface qui permet d'entrer derrière le rideau de la création pour comprendre davantage la démarche de l'auteure, j'ai eu envie de poser quelques questions à Mélanie Gélinas. Elle a été si généreuse dans ses réponses que je les publierai en deux parties.
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La Recrue: La postface de votre livre explique votre démarche d’écriture, qui semble avoir été à la fois une démarche personnelle et intellectuelle. Plusieurs auteurs affirment n’écrire que des histoires, sans prétention sociale ou théorique. Comment vous situez-vous par rapport à de telles affirmations ?
Mélanie Gélinas: Je n’ai pas choisi cette histoire. C’est elle qui a choisi, impérativement de se dire. Chaque fois que j’écrivais des « histoires » avant, quand j’inventais des personnages, des situations, des intrigues, je touchais toujours à un nœud : les filles étaient tristes, bloquées ; les enfants avaient peurs ; il y avait un chien qui devait apparaître ; il y avait une colère qui cherchait à s’exprimer aussi, les rapports hommes-femmes n’étaient jamais clairs, simples et quelque chose de tordu venait toujours tout casser. Je me suis retrouvée en face de la seule histoire que je pouvais mener à son terme, la seule qui cherchait à trouver sa place dans mes mots. Et je l’ai écrite. Si elle entre dans telle ou telle catégorie, c’est aux autres de le dire. Je ne peux pas penser à mon roman comme ça. J’écris seulement avec l’urgence de dire ce qui me vient, ce qui est plus fort que moi, et la pensée et la langue sont les outils puissants qui me servent à faire ça. Alors je travaille avec tous ces éléments, jusqu’au fond des choses. J’essaie d’aller le plus loin qu’il m’est possible d’aller : je lis beaucoup, j’écris et récris mille fois ; je descends, je descends… Et c’est ce qui est sorti de mon ventre cette fois. Elle me ressemble : je suis comme « Touchée la Tortue », comme Don Quichotte. J’aime les sujets qui donne envie de se battre, pour vrai, quand tout le monde baisse la tête.
LR: Vous écrivez : «Pour vivre femme, il faut pardonner ce qui est peut-être impossible à pardonner, à l’origine, depuis la nuit des temps : une condition de femme à la merci de l’homme depuis la création. Je veux être une femme en ce monde, sans le secours de Dieu, sans le secours de la mère, sans le secours du père, sans le secours de l’homme, sans le secours de l’enfant. » Vous considérez-vous féministe ?
MG: La Question que l’on devait me poser. Je ne sais pas ce que « féministe » veut dire pour les autres, mais je sais la définition que l’on en fait dans le dictionnaire. C’est celle que j’entends quand on dit « féminisme ». Le féminisme, c’est une doctrine, un mouvement… Et moi, je n’appartiens à personne et je ne suis fidèle qu’à ma conscience. Penser être associée à un mouvement, à une doctrine me rebute : je n’ai aucune envie de ça. Je préfère rester neutre, écrire, et sourire cyniquement à l’idée qu’il y a, dans mon dictionnaire, le mot « félonie » à gauche de « féminisme ». Ce que j’écris pourrait inspirer des féministes. Mais mon roman pourrait aussi exciter les plus misogynes… Ce que je ne suis pas, c’est une adepte de la discrimination, et je crois que certains adeptes du féminisme discriminent les hommes. C’est à cela que je redouterais d’être associée. Il y a les femmes, et il y a les hommes. La tête est égale et il y a des inégalités dans le reste, des inégalités que je respecte, que j’accepte et que j’aime.
J’écris des romans pour exciter les imaginations. Je suis une artiste, le seul mot en « iste » que je voudrais entendre à côté de mon nom.
LR: Êtes-vous influencée par la psychanalyse ? Il m’a semblé retrouver son aura dans certaines idées assez controversées que développe votre narratrice : par exemple ce parallèle entre l’abandon de la mère et l’abandon du violeur, ses douleurs qui s’entremêlent ?
MG: Je ne suis pas savante. J’aime lire des textes qui traitent de ces thèmes. Les rêves, l’inconscient, l’éducation, l’enfance, la sexualité, tous les sujets chers à Freud, à Lacan, mais aussi tout ce qui touche la philosophie. Je ne cherche pas à tout comprendre pour l’expliciter bien par les voies de la raison. Je m’en imprègne, m’en inspire. Et quand j’invente, ce que j’ai lu est là. Cela me souffle des possibles. Et si dans la fiction j’arrive à faire des situations des nœuds plus serrés grâce à tout ça, je suis galvanisée. Ces parallèles me donnent bien du fil à retordre, mais ils décuplent mon plaisir d’écrire.
LR: Parlant de psychanalyse… vous dites que le prénom d’Anaïs vient du parfum… il m’a été difficile de ne pas penser à Anaïs Nin…
MG: C’est tout à fait juste. Et il y a mille petits détails comme ça dans « Compter jusqu’à cent ». C’est pour cela que je dis « roman » et non « récit ». Parce qu’il s’agit d’une construction. Penser tous les détails et faire que tout cela tienne en équilibre. Anaïs Nin et ses journaux intimes ; « ma » Anaïs et le nœud pour elle de ce journal intime lu par son père quand elle était enfant, dans lequel elle écrivait des histoires réinventant la réalité plus terne, plus triste, et son dilemme entre le mensonge et la vérité. Anaïs Nin et son intérêt pour la psychanalyse ; « ma » Anaïs et sa réflexion mêlée entre l’abandon du bourreau et l’abandon insinué par divorce de ses parents et la mort de sa grand-mère. Anaïs Nin et sa réflexion sur la bisexualité et ses aventures, des tabous dans ces années-là ; « ma » Anaïs et son désir de dévoiler une expérience à taire, celle du viol, et le désir d’envisager le pardon… J’aime les personnalités fortes, les hommes et les femmes avant-gardistes. Il y aura peut-être toujours, dans ce que j’écris, une référence à des muses, des modèles. J’aime les grandes forces du passé.
Anaïs n’était pas mon parfum, c’est une construction « pour m’amuser ». « Cabotine » est le nom du parfum que je portais à 19 ans.
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La suite de cette entrevue demain...

Très hâte de lire la suite!
Rédigé par: Maxime | 22 juillet 2008 à 16:49
Ouf ! C'est à relire, quelle profondeur !
Rédigé par: Venise | 22 juillet 2008 à 22:27
J'arrive tard pour lire cette entrevue... N'ayant pas vu qu'elle était affichée en haut de la présentation de l'auteur. Chaque jour, je venais vérifier si elle était parue, sans la voir!
Bref.
Quelle admirable esprit que celui de Mélanie Gélinas. J'ai adoré la post-face de son roman et ce qu'elle explique ici est dans la même veine. Son écriture touche quelque chose de très intime chez moi, autant sur le plan intellectuel qu'émotif. Je vibre.
Et je trouve tes questions très bien cernées, Catherine. Pertinentes.
Rédigé par: Danaée | 25 juillet 2008 à 09:19
J'arrive tard pour lire cette entrevue... N'ayant pas vu qu'elle était affichée en haut de la présentation de l'auteur. Chaque jour, je venais vérifier si elle était parue, sans la voir!
Bref.
Quelle admirable esprit que celui de Mélanie Gélinas. J'ai adoré la post-face de son roman et ce qu'elle explique ici est dans la même veine. Son écriture touche quelque chose de très intime chez moi, autant sur le plan intellectuel qu'émotif. Je vibre.
Et je trouve tes questions très bien cernées, Catherine. Pertinentes.
Rédigé par: Danaée | 25 juillet 2008 à 09:19
quel talent !!! j'ai adoré cette entrevue et j'ai hâte de lire la suite.
très bonne continuation à cette auteure de talent.
Rédigé par: anne | 25 juillet 2008 à 09:59
La réponse de Marie Gélinas à la première question (c'est l'histoire qui choisit de se dire) me fait penser à ce que disait Henri Vincenot à propos des personnages de ses romans. Pour lui, il n'inventait pas des personnages. C'était les personnages qui s'imposaient à lui, ce sont eux qui lui soufflaient leurs dialogues et leurs péripéties. Lui ne faisait que retranscrire tout ça sur le papier.
J'aime beaucoup cette façon de voir les choses.
Rédigé par: Phil | 25 juillet 2008 à 15:00