Voici la suite de l'entrevue dont la première partie a été mise en ligne hier.
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La Recrue: Pendant les 200 premières pages de votre roman j’ai lu les dents serrées, dans une posture contractée, comme si je cherchais moi-même, en tant que Lectrice, à me protéger de ça. Autour de la page 200, quand un personnage externe – un chauffeur de taxi – pose les yeux sur la douleur de votre héroïne, je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Pensez-vous que le regard d’un Autre (ici le chauffeur de taxi) est souvent nécessaire pour permettre à la douleur de s’exprimer véritablement? Est-ce que le Lecteur peut jouer ce rôle, malgré son anonymat ?
Mélanie Gélinas: Pour moi, le regard de l’autre m’a toujours fait réprimer la douleur. Car dans ce regard, il n’y a pas plus d’une once de toute la tonne de souffrance. Le regard de l’autre montre seulement à quel point c’est l’horreur. Le regard de l’autre en est un mince indice et pour cela, il fait peur. Alors on se tait. Écrire ce roman, c’était tout dire et ne plus épargner ce regard. C’était le dire une fois pour toutes aussi et laisser ce regard à son intimité. C’était aussi, pour moi, ne plus jamais voir ce regard au moment où il naît dans les yeux des autres. Pour écrire ce roman, je n’ai pas pensé aux regards à venir, je me suis rappelé les regards que je connaissais. Ceux-là m’ont aidé à écrire. Mais il n’y a qu’un regard qui fait écrire vraiment, et c’est celui de l’intérieur. Celui qui fait qu’on reconnaît ce qui est dit de la douleur dans le rétroviseur.
LR: Vous écrivez dans votre postface « Dire le viol suppose la re-production de la perte de l’intimité. » Le site de La Recrue du mois a pour mission de faire connaître des auteurs de premiers ouvrages qui reçoivent souvent peu de visibilité. Avez-vous craint à un moment que l’ambiguïté autour du caractère autofictionnel de votre roman attire l’attention sur votre vie privée plutôt que sur votre œuvre ?
MG: Beaucoup de critiques ont dit que mon roman n’avait pas besoin d’être « justifié » par une postface. Ceux et celles qui ont lu la postface du premier au dernier mot savent qu’elle ne sert pas à justifier l’œuvre ; un libraire de la librairie Monet l’a compris et l’a écrit dans la dernière édition du magazine « Le Libraire ». La postface est là parce qu’elle doit dire qu’il ne sert à rien de me demander ce qui à moi et ce qui est au livre. J’avais en effet envie que mon livre existe et non mon fait divers. Sans cette assurance, je n’aurais jamais fait lire mon manuscrit à personne. Il fut d’ailleurs très difficile de le donner à lire… Je ne l’ai jamais envoyé nulle part. Il a fait parler de lui. Avant Isabelle Longpré, il n’y a eu que mon directeur qui m’a lue. Et, encore, cela m’a pris deux ans avant que je ne lui montre une seule page. De me trouver plus nue, plus vulnérable devant un Lecteur me tétanisait. Pourtant, il me fallait dépasser tout ça. Écrire ça fut terriblement paradoxal : je devais pouvoir garder mon intimité –voire la redécouvrir–, tout en la dévoilant… Je devais, juste une fois et comme il faut, dire ce qui se veut la part d’inspiration tirée de ma vie et ce qui appartient à ma démarche d’écriture, pour moi, pour comprendre, mais aussi pour éloigner l’indiscrétion.
La postface permet aussi au lecteur d’entrer dans les coulisses de la création : je crois que cela intéresse des gens. Moi, je m’y intéresse. Écrire, c’est une démarche intellectuelle. On l’oublie dans notre ère du divertissement.
LR: Je suis assez préoccupée par la question de la rédemption en littérature. Il aurait pu être tentant pour vous de faire comme dans la grande majorité des romans et faire passer la rédemption de votre héroïne blessée par une histoire d’amour. Or, il n’est jamais question d’amour (appelons-le romantique faute de mieux…) dans votre roman, mais de désir et d’écriture. Pourtant il aurait été tentant de faire émerger Anaïs dans la lumière du grand amour, non ?
MG: Et je pense que ç’aurait été mauvais et invraisemblable. Écrire une histoire dans laquelle, à la fin, la narratrice est guérie de son viol aurait été une suprême idiotie. Vraiment, ç’aurait été stupide. Je voulais que le lecteur souhaite savoir Anaïs guérie à la fin, que cela le déçoive un peu à la rigueur. À l’instar de ce qui est le plus triste dans la vie vraie, pour tous les survivants de la violence sexuelle : le drame est de ne jamais pouvoir envisager d’être guéri de ça.
Par exemple, chaque fois qu’une femme se retrouve dans l’intimité avec un homme aimé, ayant vécu un traumatisme de cet ordre, elle souffre de la perte possible du désir à jamais. Même les femmes qui n’ont pas été affectées par une agression sexuelle peuvent ne pas sentir le désir. Et c’est cela le drame d’Anaïs, son drame de femme (qui plairait aux féministes ?) : dans sa situation, c’est de ne pas arriver à comprendre les rouages du désir en elle. Arrivera-t-elle à assumer sa sexualité faite aussi de cette expérience négative et arrivera-t-elle à la dépasser pour s’épanouir vraiment ? Le drame est là, si elle ne trouve plus ce désir au rendez-vous, quand cela compte pour elle, quand elle aime, elle accomplit le geste du bourreau contre elle-même, elle s’interdit de vivre. Elle veut être responsable de son désir, elle est responsable de ne pas perpétuellement l’abandonner à l’étranger qui lui a fait mal. Décidée à vivre, révoltée contre la violence qu’on lui a fait subir, elle écrit ce désir, l’invente, quand elle ne le trouve pas où elle le cherche.
L’écriture devient un lieu où s’exprime la possible impossibilité de retrouver ce désir, jamais. Son véritable amour d’elle-même est l’histoire d’amour de ce livre. Et pour elle, s’aimer, c’est écrire. Marcus, figure cliché du touriste au fond, est secondaire, même quand il est nu avec elle. Marcus, il fallait qu’il s’efface. Ce n’est jamais l’histoire de Marcus et d’Anaïs. Aucun homme ne peut être aussi important que celui qui est absent, le bourreau. La possibilité impossible, c’est d’aimer le bourreau, d’aimer cette rencontre cruelle, enfin. S’il y a l’histoire d’un grand amour dans ce livre, que j’aurais voulu de toutes mes forces écrire, c’est celle-là.
LR: D’entrée de jeu vous dites que cette histoire était la seule que vous pouviez raconter en premier lieu… Avez-vous de nouveaux projets ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
MG: Des projets, oui. Un, bien en route. En dire quelque chose : NON. Pas tant que c’est mon casse-tête.
LR: Vous écrivez aussi «Écrire c’est chercher le livre en soi.» Serait-ce votre conseil à quelqu’un qui souhaite écrire ?
MG: Oui. Mais une fois qu’on a trouvé, il y a le TRAVAIL. ☺
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Je voudrais remercier Mélanie Gélinas d'avoir accepté de répondre à cette entrevue avec une si grande générosité. Nous te souhaitons la meilleure des chances pour tes projets.
Cette entrevue a été préparée par Catherine Voyer-Léger pour La Recrue du mois.
Quelle profondeur et quelle force pour une si jeune écrivaine. J'ai la chair de poule! Merci Catherine pour ces questions qui ne pouvaient que solliciter des réponses à développement... Je n'ai que quelques chapîtres de lus et je suis tellement impressionnée par l'écriture de Mélanie. À la lecture de ces billets, je constate qu'elle n'a pas emprûnté un style, elle écrit comme elle est.
Rédigé par: Jules | 23 juillet 2008 à 13:17
C'est exactement ce que j'allais dire : ses réponses sont dans la même veine que son roman, aussi consistantes et aussi profondes. Bravo Catherine pour cette entrevue dont les questions m'ont épatées. On dirait une vraie entrevue (oh, mais, que dis-je, c'est que... C'EST une vraie entrevue, hihi)!
Rédigé par: Maxime | 23 juillet 2008 à 16:56
L'avantage d'être arrivée en retard, c'est d'avoir pu lire d'une traite les deux parties de cette excellente entrevue.
Merci à toi, Catherine, d'avoir su capter par des questions très personnelles et pertinentes, la pensée de l'auteur. Et merci à Mélanie qui, avec une grande générosité, prolonge la fascination qu'elle a exercé sur moi avec Compter jusqu'à cent.
Rédigé par: Danaée | 25 juillet 2008 à 09:28